Haiti en avant

Wednesday, October 18, 2006

La dette du Tiers Monde ?
(Titre original: La tragédie de la dette : d’un colonialisme à l’autre)
Damien Millet 2003

La dette est une catastrophe pour l’humanité, maintenant dans la plus extrême pauvreté des contrées entières possédant pourtant d’importantes richesses matérielles et humaines. Une tragédie sous-jacente, qui provoque en aval une multitude de drames insupportables. Mais cette tragédie n’est pas arrivée toute seule comme peut survenir un tremblement de terre ou un cyclone dévastateur. Elle est la conséquence de choix géopolitiques bien précis. Surtout elle est un puissant mécanisme de subordination des pays du Sud, un nouveau colonialisme en somme. Comme toujours, elle s’est jouée en 5 actes.

Acte 1 : les années 1960-1970

Après la seconde guerre mondiale, les États-Unis ont instauré le plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe. Ils ont investi massivement dans l’économie européenne pour l’aider à se remettre debout et les pays européens sont redevenus très vite des partenaires commerciaux privilégiés. De plus en plus de dollars (la monnaie de référence) circulent à travers le monde, et les autorités américaines tentent de freiner les demandes de conversion de dollars en or, pour ne pas assécher leurs coffres-forts. Elles encouragent alors les investissements des entreprises américaines à l’étranger, pour éviter le retour des dollars en excès et une flambée de l’inflation chez eux. Voilà pourquoi dans les années 1960, les banques occidentales regorgent de dollars (les eurodollars) pour lesquels elles sont en recherche de débouchés et d’investissements. Elles les prêtent alors aux pays du Sud, qui cherchent à financer leur développement, notamment les États africains nouvellement indépendants et les pays d’Amérique latine.

A partir de 1973, le choc pétrolier apporte des revenus confortables aux pays producteurs de pétrole qui les placent à leur tour dans les banques occidentales : ce sont les pétrodollars. Là aussi les banques les proposent aux pays du Sud, à des taux faibles pour les inciter à emprunter. Tous ces prêts provenant de banques privées constituent la partie privée de la dette extérieure des PED.

S’ajoutent à cela les États du Nord où à partir de ce choc pétrolier, la crise s’est installée. Les marchandises produites au Nord ont du mal à trouver preneur à cause de la récession et du début du chômage massif. Ces pays riches décident alors de distribuer du pouvoir d’achat au Sud, afin de les inciter à acheter les marchandises du Nord. D’où des prêts d’État à État, souvent sous forme de crédits d’exportations. En gros, je te prête 10 millions à bas taux, à condition que tu achètes chez moi des marchandises pour 10 millions... C’est la partie bilatérale de la dette extérieure des PED.

Le troisième acteur de cette histoire de l’endettement est la Banque mondiale. Institution née en 1944 alors que les États-Unis étaient en position de force sur la scène internationale, elle est profondément antidémocratique puisque le système adopté pour les États-membres est “1 dollar, 1 voix”. Les États-Unis possèdent plus de 17 % des droits de vote (ce qui leur fournit une minorité de blocage), alors que le groupe formé par 24 pays d’Afrique subsaharienne n’en détient que 2 %. A partir de 1968, son président est Robert McNamara, ancien ministre de la Défense américain qui a géré l’escalade de la guerre au Vietnam. Par l’intermédiaire de la Banque mondiale, McNamara va agir pour contrecarrer l’influence soviétique et les différentes tentatives nationalistes. Son combat va se placer sur le plan financier. De 1968 à 1973, la Banque mondiale va accorder davantage de prêts que pendant toute la période 1945-1968.

Ces prêts ont plusieurs buts parfaitement clairs. Tout d’abord soutenir les alliés stratégiques des États-Unis (Mobutu au Zaïre, Suharto en Indonésie, la dictature brésilienne puis plus tard les dictatures argentine et chilienne...) pour renforcer la zone d’influence américaine. Ils servent également à stopper le développement de certaines politiques visant à l’obtention d’une indépendance économique (Nasser en Egypte avec la nationalisation du canal de Suez, N’Krumah au Ghana, Manley en Jamaïque, Sukarno en Indonésie, etc.).
La Banque mondiale incite les pays du Sud à emprunter dans l’espoir affiché de financer la modernisation de leur appareil d’exportation et les connecter au marché mondial. C’est la partie multilatérale de la dette extérieure des PED.

Pendant ces années, l’endettement est encore supportable pour les pays du Sud car ces prêts leur permettent malgré tout de produire davantage, donc d’exporter plus et de récupérer des devises pour les remboursements et de nouveaux investissements.
Ces trois intervenants (banques privées, États du Nord, Banque mondiale), avec la complicité des classes dirigeantes du Sud, sont à l’origine d’une augmentation exponentielle de la dette (elle est multipliée par 12 entre 1968 et 1980), précédant un tournant tragique.

Acte 2 : la crise de la dette

A la fin de l’année 1979, pour sortir de la crise qui les frappe, lutter contre une inflation importante et réaffirmer leur leadership mondial après les échecs cuisants au Vietnam en 1975, en Iran et au Nicaragua en 1979, les États-Unis amorcent un virage ultralibéral, qui sera poursuivi après l’élection de Ronald Reagan à la présidence. Depuis quelques mois déjà, le Royaume Uni fait de même avec le gouvernement de Margaret Thatcher. Paul Volcker, le directeur de la Réserve Fédérale américaine, décide une forte augmentation des taux d’intérêt américains dans le but d’attirer les capitaux et ainsi de relancer la machine économique américaine. Les investisseurs de toute la planète sont donc fortement incités à placer leur argent aux États-Unis. Mais quel rapport avec la dette ?

C’est que jusque là les taux d’intérêt des emprunts accordés aux États du Sud étaient certes faibles, mais variables et liés aux taux américains. De l’ordre de 4-5 % dans les années 1970, ils passent à 16-18 % au moins, voire davantage au plus fort de la crise, car la prime de risque devient énorme. Par conséquent, du jour au lendemain, le Sud doit rembourser trois fois plus d’intérêts. En plein milieu du jeu, les règles ont été changées de façon délibérée : le piège s’est refermé.

De surcroît, les pays du Sud sont confrontés à un autre changement brutal : la baisse des cours des matières premières et des produits agricoles qu’ils exportent. La grande majorité des prêts a été contractée dans des monnaies fortes comme le dollar. Au cours des années 1970, les pays débiteurs doivent donc se procurer de plus en plus de devises pour rembourser leurs créanciers. Ils tentent alors d’exporter encore plus (café, cacao, coton, sucre, arachide, minerais, pétrole, etc.) pour récupérer davantage de devises, ce qui fait encore baisser les cours, vu l’absence de demande supplémentaire au Nord. Le Sud se retrouve pris dans l’étau de la dette sans bien sûr pouvoir faire face à ses échéances. C’est la crise de la dette.
En août 1982, le Mexique est le premier à annoncer qu’il n’est plus en mesure de rembourser. C’est la fin de l’acte 2, court mais brutal.

Acte 3 : les plans d’ajustement structurel

Cette crise de la dette résonne comme un coup de tonnerre dans le monde politique et économique. Les institutions internationales, censées réguler le système et prévenir les crises, n’ont rien vu venir.
Dès qu’un pays est contraint de stopper ses remboursements, le Fonds Monétaire International (FMI) arrive en pompier financier. Mais un drôle de pompier, qui a exacerbé le vice des pyromanes...
Plus personne d’autre ne veut prêter à ces pays qui ne peuvent plus rembourser. Le FMI est leur seul recours. Il accepte de prêter l’argent nécessaire (qui permet surtout de sauver les créanciers - souvent privés - du Nord), au taux fort bien sûr, mais à condition que le pays concerné accepte de mener la politique décidée par ses experts : ce sont les fameuses conditionnalités du FMI. En un mot, la politique économique de l’État endetté passe sous contrôle du FMI et de ses experts ultralibéraux. Là se situe l’apparition d’une nouvelle colonisation : une colonisation économique. Même plus besoin d’entretenir une administration et une armée coloniale sur place, le mécanisme de la dette se charge tout seul de gérer la dépendance.

Les mesures préconisées sont inscrites dans un Plan d’ajustement structurel (PAS), qui correspond toujours au même schéma : abandon des subventions aux produits et services de première nécessité : pain, riz, lait, sucre, combustible... ; austérité budgétaire et réduction des dépenses, en général baisse drastique des budgets sociaux “non-productifs” (santé, éducation, subventions aux produits de base) ; dévaluation de la monnaie locale ; taux d’intérêt élevés, pour attirer les capitaux étrangers avec une rémunération élevée ; production agricole toute entière tournée vers l’exportation (café, coton, cacao, arachide, thé etc.) pour faire rentrer des devises, donc réduction des cultures vivrières et déforestation pour gagner de nouvelles surfaces ; ouverture totale des marchés par la suppression des barrières douanières ; libéralisation de l’économie, notamment abandon du contrôle des mouvements de capitaux et la suppression du contrôle des changes ; fiscalité aggravant encore les inégalités avec le principe d’une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et la préservation des revenus du capital ; privatisations massives des entreprises publiques, donc un désengagement de l’État des secteurs de production concurrentiels... La potion est très amère.

Par exemple, au Mali, Alpha Oumar Konaré est élu Président en 1992, après la dictature du général Moussa Traoré. Sa politique est docile à l’égard du FMI et son but est le rétablissement des grands équilibres macro-économiques. Il s’applique à promouvoir les activités marchandes privées et à assainir le secteur public, comme on dit au FMI. Les effectifs de la fonction publique passent alors de 45 000 en 1991 à 37 700 en 1998, et les salaires publics subissent une baisse en valeur réelle comprise entre 11 % et 18 %. La pression fiscale est passée de 8,5 % en 1988 à 14 % en 1998, tandis que les dépenses courantes sont passées de 15 % du PIB à 10,8 %. Et le gouvernement est tout fier d’en déduire que sur le plan des grands équilibres, “la politique d’ajustement a permis une amélioration notable” ! Sur les 90 entreprises publiques en 1985 au Mali, il en reste 36 en 1998, 26 ayant été liquidées et 28 privatisées. Si bien qu’en 1988, 75 % des recettes fiscales du gouvernement passaient dans la masse salariale de ses fonctionnaires, contre 27 % en 1998. C’est ce que le gouvernement qualifie d’ “assainissement notable des dépenses”. Et ça continue : en 2000, audits de la Caisse de Retraite du Mali (CRM) et de l’Institut National pour la Prévoyance Sociale (INPS) et adoption d’un plan d’assainissement de leurs finances ; vente de 60 % du capital d’Électricité du Mali (EDM) ; vente de l’Hôtel de l’Amitié ; privatisation à 35 % de la Société Nationale des Tabacs et Allumettes du Mali (SONATAM), avec privatisation totale en vue ; liquidation de la Société Malienne de Matériel de Travaux Publics (SLMTP), de l’Office des Relais Touristiques (ORT) et de la Société Nationale de Recherche et d’Exploitation Minière (SONAREM).

Pourtant le niveau de vie des populations ne décolle pas pour autant. Quelques chiffres suffisent : en 1999, le taux brut de scolarisation primaire est de 56 % ; le nombre moyen d’élèves par enseignant dans le primaire est 79 ; 27 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition ; 59 % de la population a accès à un centre de santé à moins de 15 km ; 17 % des logements sont équipés de l’eau courante et 12 % de l’électricité.
Autre exemple : en juillet 1999, le FMI a accordé un crédit à Madagascar. En échange, le gouvernement procède à d’importantes réformes structurelles, comme la privatisation de la seconde banque publique du pays (une banque agricole), ainsi qu’à la libéralisation des secteurs des télécoms, de la pêche et des ressources minières. La compagnie pétrolière publique (Solima) fut privatisée avec retard, en juin 2000 seulement. Mais, comme le pays appliquait gentiment la politique qu’on entendait lui imposer, il méritait une nouvelle bouffée d’oxygène financière. Dès juillet 2000, la première tranche d’un nouveau crédit d’ajustement structurel de la Banque mondiale fut débloquée. C’est donnant-donnant...


En outre, le FMI a l’habileté de faire reposer la responsabilité de ces décisions sur les gouvernements en place au Sud. Tous les ans, chaque État doit établir des rapports analysant la situation économique et traçant des perspectives pour l’avenir. Dans un sens ultralibéral, bien évidemment. Les prêts et rééchelonnements divers ne sont accordés qu’à condition que ces rapports aillent dans le “ bon ” sens, complétés par des visites de gentlemen de la Banque Mondiale ou du FMI pour s’en assurer directement. En fait, les institutions financières internationales font signer par les autorités en place la liste de leurs propres revendications, pour mieux expliquer le cas échéant qu’elles n’ont fait qu’entériner les choix des autochtones... Le mécanisme de la dette est un mécanisme de subordination très subtil et très impressionnant.

Acte 4 : L’utilisation des sommes au Sud

Les emprunts massifs contractés par les dirigeants des pays du Sud n’ont pourtant que très peu profité aux populations. La majeure partie fut décidée par des régimes dictatoriaux, alliés stratégiques de grandes puissances du Nord. Une partie importante des sommes empruntées a été détournée par ces régimes corrompus. Ils ont d’autant plus facilement accepté d’endetter leur pays qu’ils ont prélevé au passage des commissions avec le soutien des autres acteurs de l’endettement. Comment expliquer qu’à sa mort, Mobutu Sese Seko, à la tête du Zaïre pendant plus de 30 ans, disposait d’une fortune estimée à 8 milliards de dollars, équivalant aux deux tiers de la dette de son pays, sans compter l’enrichissement de ses proches ? Ou qu’à Haïti, en 1986, la dette extérieure s’élevait à 750 millions de dollars lorsque la famille Duvalier, qui a gouverné d’une main de fer pendant trente ans (d’abord François - dit Papa Doc - puis Jean-Claude - dit Bébé Doc), a pris la fuite vers la Côte d’Azur française avec une fortune évaluée à plus de 900 millions de dollars ? Quelle autre explication trouver à l’enrichissement de la famille de Suharto en Indonésie dont la fortune, au moment où il a été chassé du pouvoir en 1998 après 32 ans de règne, était estimée à 40 milliards de dollars, alors que son pays était en plein marasme ?

Parfois, comme dans le cas de la dictature argentine (1976-1983), la situation est ubuesque. Pendant cette période, la dette a été multipliée par 5,5 pour s’élever à 45 milliards de dollars en 1983, essentiellement contractée auprès de banques privées, avec l’accord des autorités américaines. Dès 1976, un prêt du FMI avait donné un signe fort aux banques du Nord : l’Argentine de la dictature était fréquentable. La junte au pouvoir a recouru à un endettement forcé des entreprises publiques, comme la compagnie pétrolière YPF dont la dette externe est passée de 372 millions de dollars à 6 milliards de dollars, elle a donc été multipliée par 16 en 7 ans. Mais les devises empruntées à cette époque ne sont pratiquement jamais arrivées dans la caisse des entreprises publiques. Les sommes empruntées aux banques des États-Unis y étaient en grande partie replacées sous forme de dépôts, à un taux inférieur à celui de l’emprunt. On a assisté alors à un enrichissement personnel des proches du pouvoir dictatorial via des commissions importantes. A titre d’exemple, entre juillet et novembre 1976, la Chase Manhattan Bank a reçu mensuellement des dépôts de 22 millions de dollars et les a rémunérés à environ 5,5 % ; pendant ce temps, au même rythme, la Banque centrale d’Argentine empruntait 30 millions de dollars à la même banque à un taux de 8,75 %. Tout cela s’est fait avec le soutien actif du FMI et des États-Unis, permettant un maintien du régime de terreur tout en rapprochant l’Argentine des États-Unis après l’expérience nationaliste de Peron et de ses successeurs.
Ainsi, la dette s’est accrue très vite, tout comme la richesse personnelle des proches du pouvoir. Ce fut également bénéfique pour les banques du Nord : l’argent revenait en partie dans leurs coffres, et pouvait être prêté de nouveau à d’autres qui l’ont eux aussi remboursé... De plus, la fortune des dictateurs était très utile aux banques car elle leur servait de garantie. Si soudain le gouvernement d’un pays endetté montrait de la mauvaise volonté à rembourser les prêts contractés au nom de l’État, la banque pouvait gentiment menacer de geler les avoirs personnels secrets des dirigeants, voire de les confisquer. La corruption et les détournements ont donc joué un rôle important.

Par ailleurs, l’argent qui parvenait tout de même dans le pays emprunteur a été utilisé de manière bien ciblée.
Les crédits sont allés en priorité aux méga-projets énergétiques ou d’infrastructures (barrages, centrales thermiques, oléoducs...), très souvent inadaptés et mégalomaniaques, que l’on a surnommés « éléphants blancs ». Le but n’était pas d’améliorer la vie quotidienne des populations sur place, mais plutôt de parvenir à extraire les richesses naturelles du Sud et les transporter facilement vers le marché mondial. Par exemple, le barrage d’Inga au Zaïre a permis de tirer une ligne à haute tension sans précédent de 1.900 kilomètres vers le Katanga, province riche en minerais en vue de leur extraction. Mais cette ligne ne s’est pas accompagnée de l’installation de transformateurs pour fournir de l’électricité aux villages qu’elle survole...

Cette logique prévaut encore régulièrement, comme le prouve la construction du pipe-line Tchad-Cameroun, lancé au milieu des années 1990 et permettant d’amener le pétrole de la région de Doba (Tchad, enclavé) au terminal maritime de Kribi (Cameroun), à 1.000 kilomètres de là. Sa mise en place se fait au plus grand mépris des intérêts des populations. Par exemple, à l’origine, pour indemniser les populations des dommages causés par ce projet cofinancé par la Banque mondiale et associant Shell, Exxon et Elf, les responsables ont proposé 3000 FCFA (4,5 dollars) par pied de manguier détruit, alors que selon le député tchadien Ngarléjy Yorongar, la première production de cet arbre peut donner 1000 mangues dont chacune peut se négocier environ 100 FCFA (0,15 dollar)...

L’achat d’armes ou de matériel militaire pour opprimer les peuples a aussi compté dans la montée de l’endettement. Nombre de dictatures ont maintenu leur emprise sur les populations en achetant à crédit des armes, avec la complicité active ou passive des créanciers. Les populations d’aujourd’hui remboursent donc une dette qui a permis d’acheter les armes responsables de la disparition des leurs, que l’on pense aux 30.000 disparus en Argentine sous la dictature (1976-1983), aux victimes du régime d’apartheid en Afrique du Sud (1948-1994) ou du génocide au Rwanda (1994). L’argent emprunté servait aussi à alimenter les caisses noires des régimes en place, pour compromettre les partis d’opposition et financer des campagnes électorales coûteuses et des politiques clientélistes.

Les prêts vont aussi en priorité à l’aide liée. L’argent sert alors à acheter des produits fabriqués par les entreprises du pays créancier, contribuant à redresser sa balance commerciale. Les besoins réels des populations des PED passent au second plan.
Infrastructures imposées par les multinationales du Nord, aide liée, achat d’armes pour une répression massive, détournements et corruption, voilà à quoi ont servi les sommes empruntées pendant des décennies.

Acte 5 : la coupe déborde

Dans les années 90, dans leur très grande majorité, les pays en développement sont tombés sous la coupe du FMI. Mais rien n’est réglé pour autant, bien au contraire. La dette continue sa course folle, on l’a vu, et les crises financières se multiplient. L’ouverture totale du Tiers Monde aux capitaux étrangers et les mesures libérales imposées par le FMI ont attiré des capitaux fortement volatils, prêts à déguerpir dès les premiers signes de fragilité économique. Ce fut le cas en Amérique du Sud en 1994, puis en Asie du Sud-Est en 1997, en Russie en 1998, de nouveau en Amérique latine en 1999, en Turquie entre 1999 et 2002, en Argentine en 2001-2002, au Brésil en 2002. Mais toujours et partout, les mêmes recettes sont imposées : de nouveaux prêts en échange d’une libéralisation accentuée de l’économie. D’ailleurs ces nouveaux prêts alourdissent la dette, mais ne sont pas destinés à restaurer un peu de bien-être pour les populations du Sud. Ils sont juste là pour permettre à l’État en crise de rembourser ses créanciers du Nord, souvent responsables d’investissements risqués et hasardeux...

A chaque fois, la priorité est donnée à la poursuite du remboursement de la dette. Ainsi, depuis la crise de 1994, les revenus des exportations de pétrole du Mexique transitent par un compte situé au États Unis, et un magistrat américain a l’autorisation de bloquer les flux de ce compte vers le Mexique s’il ne rembourse pas sa dette. Les États ainsi dominés par le FMI perdent leur souveraineté : c’est effectivement une colonisation économique.

La dégringolade du prix des matières premières se poursuit inexorablement. Ce que l’on observe ressemble bien plus à du pillage des ressources du Sud qu’à des échanges commerciaux équitables.
Au milieu des années 90, les dirigeants des pays les plus riches sont particulièrement inquiets pour le système financier international. En 1996, le sommet du G7 de Lyon décide donc de lancer une initiative fort médiatisée pour alléger quelque peu la dette des pays pauvres : l’initiative PPTE (« Pays pauvres très endettés »).

Cette initiative, renforcée au sommet du G7 de Cologne en 1999, est censée alléger la dette des pays pauvres et très endettés. Mais elle est mal née : elle ne résout rien. Elle ne concerne qu’un petit nombre de pays très pauvres (42 sur 165 PED) et son but se limite à rendre leur dette extérieure soutenable. Le FMI et la Banque mondiale essaient d’alléger la dette juste ce qu’il faut pour mettre fin aux arriérés et aux demandes de restructurations, sans même y parvenir d’ailleurs. Mais surtout ils profitent de cette initiative qui semble généreuse pour imposer un renforcement de l’ajustement structurel. Malgré une apparence de changement, la logique demeure.
Pour bénéficier d’un allégement de dette dans le cadre de l’initiative PPTE, les étapes sont nombreuses et exigeantes, et nécessitent un temps démesurément long.

Tout d’abord, les pays susceptibles d’y prétendre doivent, selon le FMI, « avoir un degré d’endettement intolérable » et « établir des antécédents positifs dans la mise en œuvre de réformes et de bonnes politiques économiques au moyen de programmes appuyés par le FMI et la Banque mondiale ». Il s’agit d’un véritable parcours du combattant. Le pays concerné par cette initiative doit d’abord signer un accord avec le FMI afin de mener pendant une période de trois ans une politique économique approuvée par Washington. Cette politique s’appuie sur la rédaction d’un Document de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP). Ce document précise dans le détail la liste des privatisations, les mesures de dérégulation économique permettant de générer des ressources pour le remboursement de la dette d’une part, et comment d’autre part les fonds résultant de l’allégement seront utilisés, notamment pour lutter contre la pauvreté. On voit la contradiction.

À l’issue de cette période de trois ans, le FMI et la Banque mondiale cherchent à savoir si la politique suivie par ce pays est suffisante pour lui permettre de rembourser sa dette. Le critère retenu pour déterminer une éventuelle insoutenabilité de la dette est le rapport entre la valeur actuelle de sa dette et le montant annuel de ses exportations. Grosso modo, si ce ratio est supérieur à 150 %, la dette est estimée insoutenable. Dans ce cas, ce pays atteint le point de décision et est déclaré admissible à l’initiative PPTE.

Un pays ayant atteint favorablement le point de décision doit alors poursuivre l’application des politiques agréées par le FMI et rédiger un DSRP définitif. La durée de cette période varie entre un et trois ans, elle est déterminée par la rédaction du DSRP et la mise en œuvre satisfaisante des réformes-clés convenues avec le FMI. Ces réformes-clés correspondent en fait à un renforcement de l’ajustement structurel des années 1980 et 1990, rebaptisé DSRP pour la circonstance.

Puis arrive le point d’achèvement. Le pays bénéficie alors d’une légère réduction du stock de sa dette extérieure de façon à la rendre soutenable. L’allégement permet finalement de faire payer les PED au maximum de leurs possibilités. En fait, on annule essentiellement les créances impayables. L’initiative PPTE est avant tout destinée à garantir la pérennité des remboursements et à dissimuler le renforcement de l’ajustement structurel sous une apparence de générosité. En 2000, soit quatre ans après le début de l’initiative, les 42 PPTE ont transféré des sommes colossales au Nord : le transfert net sur la dette a été négatif pour eux d’environ 2,3 milliards de dollars.

Dès 2000, la CNUCED est très claire : « Les espoirs que l’on fonde actuellement sur la mise en œuvre de l’initiative renforcée en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) ne sont pas réalistes. L’allégement de la dette envisagé ne suffira pas à rendre celle-ci supportable à moyen terme (...) ; par ailleurs, l’ampleur de l’allégement de la dette et la manière dont il interviendra n’auront pas d’effets directs majeurs sur la réduction de la pauvreté. »

Au total, 34 parmi les 42 PPTE sont des pays d’Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter 4 pays d’Amérique latine (le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, le Guyana), 3 pays d’Asie (le Laos, le Vietnam et Myanmar) et le Yémen. Seuls les pays très pauvres et très endettés peuvent espérer de légers allégements. Ainsi le Nigeria est très endetté, mais comme il s’agit d’un pays producteur de pétrole, il n’est pas jugé assez pauvre. Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète, n’est pas jugé assez endetté pour être éligible. Et les pays où vivent la plupart des pauvres de la planète ne sont pas concernés : la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, l’Argentine, le Mexique, les Philippines, le Pakistan, etc. Les PPTE ne représentent que 11 % de la population totale des PED. Comment espérer sortir de l’impasse financière actuelle où sont plongés tous les PED avec une telle initiative ?

Même ces 42 pays ne seront pas tous bénéficiaires d’allégements. En effet, le Laos ne demande pas à profiter de cette initiative, parce que ses dirigeants jugent qu’elle apporte plus d’inconvénients que d’avantages. De plus, 4 pays sont arrivés au point de décision et ont eu une réponse négative : l’Angola, le Kenya, le Vietnam et le Yémen. Leur endettement est jugé soutenable, même si par exemple l’Angola, ravagé par 25 ans de guerre civile entretenue par les multinationales pétrolières, a dû affronter en 2002 une famine sans précédent sur son territoire... Enfin, les prévisions indiquent que trois autres pays ne sont pas en mesure de bénéficier de l’initiative (à cause d’un état de guerre ou d’un manque de coopération avec les pays riches) : le Liberia, le Soudan et la Somalie, ainsi sanctionnés parce qu’ils ne sont pas politiquement corrects. L’initiative PPTE concerne donc au mieux 34 pays.

En décembre 2002, 26 pays avaient atteint le point de décision, et 6 d’entre eux avaient atteint le point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso et la Mauritanie.
La CNUCED est toujours très lucide dans son rapport de septembre 2002 : « Après presque deux décennies de programmes d’ajustement structurel, la pauvreté a augmenté, la croissance est le plus souvent lente et erratique, les crises rurales se sont aggravées et la désindustrialisation a mis à mal les perspectives de croissance. Depuis deux ans la réduction de la pauvreté est devenue l’objectif fondamental des programmes et des activités des institutions financières internationales en Afrique et dans d’autres pays à faible revenu. Ce changement d’attitude mérite d’être salué. Mais y a-t-il eu une évolution des esprits ? » Ou encore : « Un examen détaillé des mesures macroéconomiques et d’ajustement structurel figurant dans les DSRP permet de constater qu’il n’y a pas de remise en cause fondamentale des conseils formulés dans le cadre de ce que l’on appelle le Consensus de Washington. » Detlef Kotte, l’un de ses cadres dirigeants, n’hésite pas à écrire : « Le FMI ou la Banque mondiale ont changé les mots, changé les sigles, changé leur mode de consultation, mais n’ont rien changé à leur credo. » On le voit, aujourd’hui le problème de la dette reste entier.
source:

Haïti, de la planification du développement à la libéralisation économique. Plaidoyer pour de nouvelles stratégies de développement*


Pascal Pecos LUNDY**


Ce papier ne constitue pas un bilan des « activités de développement » menées en Haïti durant les décennies passées. Il s’inscrit plutôt dans un processus de réflexion et de questionnement des stratégies de développement préconisées et plus ou moins mises en œuvre dans le pays au cours des quarante dernières années. Cette remise en cause m’apparait importante par le fait que d’une part, de très tôt, « Haïti a fait figure de champ clos des cultes de prééminence entre les puissances étrangères et est devenu un laboratoire d’expérimentation et un modèle réduit pour essais des rapports de force dans la Caraïbes »[1] ; et d’autre part, la situation actuelle du pays en terme de niveau de développement, au regard des différents indicateurs de mesure, nous indique que les modèles, stratégies et politiques suivis n’ont pas amené le progrès socio-économique. Il suffit de mettre en parallèle l’évolution de la situation de développement d’Haïti à celle d’autres pays de la région ou du sud-est asiatique qui évoluaient dans la même catégorie quatre décennies en arrière. Le décalage est très significatif aussi bien du point de vue économique que du développement humain. Haïti a marqué le pas.

A titre d’exemple, en 1960 le Pib per capita en dollar de 1987 calculé pour Haïti et la République dominicaine était le même $386, moindre pour la Thaïlande ($300). En 1998, la RD a quadruplé son Pib ($1770) et quintuplé pour la Thaïlande ($2160). Quant à l’IDH, Haïti accusait déjà un retard avec 0,174 contre respectivement 0,385 et 0,374 pour la RD et la Thaïlande, et demeure en marge trois décennies plus tard (mesuré à 0,440 ; 0,729 ; 0,745 en 1998) selon le rapport du PNUD de 1998.


Sur le second point les rapports internationaux, les reportages de télévision ne cessent de ressasser que ce pays est le plus pauvre de l’hémisphère occidental. Les qualificatifs ou expressions ne manquent pas pour traduire/caractériser la situation. Les auteurs et chercheurs haïtiens[2], parlent d’absence de développement, d’insignifiance du développement, de mal développement, de développement du sous-développement.

En troisième lieu, ce questionnement se justifie dans la mesure où il faut, et qu’il devient indispensable, d’élaborer et d’implémenter des stratégies de développement ayant pour finalité le bien être de tout haïtien. Ce qui implique une vision, des reformes importantes, exigeant ressources morales, humaines, matérielles, financières, et un environnement adéquat. Dans ce cas il s’avère primordial à ce que des enseignements soient tirés des précédentes stratégies appliquées, des modèles suivis, et aussi des expériences de pays similaires qui ont laissé Haïti sur place.

Au delà de la volonté exprimée par la communauté internationale par le biais des institutions multilatérales, d’éradiquer au moins de moitié la pauvreté d’ici 2015, et au regard de la situation haïtienne il faut commencer par se demander si l’on uniquement se contenter de lutter contre la pauvreté et de facto, renoncer au développement ? Compte tenu de l’ampleur et de l’importance qu’a pris la question de la pauvreté sur, le plan mondial ces dernières années, notamment au sein des institutions multilatérales telles que le FMI et de la Banque mondiale qui orientent la coopération au développement, il apparaît important de s’interroger sur la portée des nombreuses initiatives de ces institutions sur le droit souverain d’Haïti de (re)penser sa stratégie de développement? Entre les lignes se posent la question de la légitimité des politiques à implémenter et de leurs élaborateurs, éléments importants pour leur appropriation au niveau national et local.

Les prémices d’une crise planifiée

A l’instar de bon nombre de pays en développement les années quatre vingt débutent en Haïti par une crise économique et financière qui a nécessité l’intervention des principaux bailleurs de fonds, multilatéraux et bilatéraux, pour assainir les finances publiques et mettre en place des reformes devant restructurer l’économie du pays. Au-delà des effets de la conjoncture de morosité internationale consécutive aux doubles chocs pétroliers de la décennie 70, les causes de cette double crise sont à rechercher principalement dans les stratégies de développement mise en œuvre durant cette décennie. Ce qui n’exclut pas les problèmes de corruption généralisée du régime en place[3] et certains éléments de conjoncture comme les cataclysmes naturels et les soulèvements sociopolitiques. Le passage du cyclone Allen (1980) et les sécheresses prolongées (1975-77 ; 1982-83), qui par les dégâts occasionnés sur les plantations de café et les cultures vivrières a affecté la situation alimentaire des gens déjà précaire, et de l’autre coté des dépenses somptuaires consenties lors des noces de Duvalier fils, ont eu des conséquences pour le moins significatives sur l’économie du pays.

Ces éléments ne semblent expliquer qu’en partie les problèmes auxquels le pays était confronté. Le mal semblait être beaucoup plus profond si l’on se réfère à des indicateurs tels le flot de réfugiés ayant gagné les côtes de la Floride à cette époque, l’augmentation du volume d’aide alimentaire attestant la détérioration de la situation alimentaire et la diminution du nombre des touristes entre 1980 et 1983 traduisant le déclin de ce secteur. Il faisait partie des vingt cinq pays les plus pauvres de la planète. L’économie est caractérisée par des déficiences structurelles aiguës et les inégalités n’ont cessé de se creuser entre les riches et la majorité pauvre.[4] Les indicateurs de développement humain - taux d’alphabétisation, mortalité infantile et espérance de vie à la naissance - affichent les plus mauvais scores au niveau de la région.

Au niveau agricole, secteur employant plus de actifs sur trois et contribuant pour le tiers du PIB, la production après une longue période de stagnation (1% moyen de croissance entre 1965 et 1980) s’est progressivement déclinée (-0,4% pour la période 1980-89). Ainsi environ un quart des besoins alimentaires proviennent des importations, ce qui contribue à déséquilibrer la balance commerciale. Le secteur industriel est dominé par les industries d’assemblage et de manufactures installées à la sortie de la décennie soixante et profite d’une main d’œuvre abondante à bon marché. Ces industries ont constitué le secteur le plus dynamique de l’économie en contribuant à près du cinquième du PIB et à 35% ou plus des exportations totales.[5] Tablant sur leur rythme d’accroissement, les autorités haïtiennes - encouragés par les experts de l’USAID - ont envisagé de faire du pays, le Taiwan de la Caraïbes. L’élément ironique est qu’Haïti devint le premier producteur de balle de base-ball sans que ce sport y soit pratiqué. En plus de drainer la plupart des investissements directs étrangers, le développement de ce secteur draina aussi vers la capitale des milliers de paysans en quête de meilleur revenu journalier. Ce qui a fait plus que quadrupler la population de la capitale en 15 ans (1965-debut année 80). Principalement dépendant des Etats-Unis aussi bien pour les importations (+ de 65%) que pour les exportations (+ de 50%), le commerce international affiche des déséquilibres profonds, de l’ordre de 115 millions de dollars en 1984.

Une croissance extravertie et non durable

Les années 80 marquent les débuts de l’affaiblissement de la stratégie de développement adoptée durant la décennie antérieure. Si elle a permis d’avoir une croissance moyenne globale supérieur à 5%, atteignant même les 8% en 1979 suscitant l’euphorie des agences internationales de développement, cette croissance n’a pu être maintenue pour des raisons liées au choix même de cette stratégie. D’une part, cette croissance est générée essentiellement par des facteurs exogènes et axée sur les industries qui produisent uniquement pour l’exportation et d’autre part, elle s’est obtenue au détriment du secteur agricole qui est le principal pourvoyeur d’emploi de la main d’œuvre active, ce qui a nuit à sa durabilité.

Les conséquences de ce modèle de développement centré sur les industries d’assemblage ont été d’«accentuer un processus d’intégration verticale transnationale de l’économie, accompagné d’un processus de désintégration nationale de la majorité de la population ».[6] Ces industries n’ont profité qu’à la capitale au détriment des villes secondaires et créant ainsi de grands déséquilibres spatiaux qui, à bien des égards traduisent la perversité du modèle économique reposant sur la valorisation de la main d’œuvre. Contrairement à ce qu’on a avancé, le secteur de l’assemblage n’a contribué que de manière très marginale aux recettes de l’Etat et le nombre d’emplois créés est resté insignifiant comparé au niveau du chômage et de pauvreté que connaît le pays. En plus d’importer les intrants et matériels à utiliser, ces industries bénéficient de nombreux avantages fiscaux et rapatrient la plus grande partie des profits réalisés. Le peu qui reste n’est pas réinvesti pour favoriser les autres secteurs de l’économie.

Les investissements publics sont demeurés extrêmement faibles - moins de 10% du PIB et sont essentiellement financés par l’aide externe à travers les prêts et les dons. Sur la période 1976-80, ces investissements ont concerné pour l’essentiel les infrastructures du transport (35%). Sur 77 millions de dollars consacrés à ce secteur en 1978, 52 millions sont investis dans la capitale, faisant fi des nombreuses zones d’enclavement du pays. Si l’agriculture d’exportation a contribué en partie dans l’obtention de la croissance globale des années 70, en retour peu d’investissements ont été consentis en sa faveur. Les paysans producteurs n’ont jamais bénéficié des retombées de cette croissance qui a plutôt profité aux exportateurs constitués en oligopole et à l’Etat qui n’a procédé à aucune redistribution. Ils se sont retrouvés dans l’incapacité d’améliorer leur appareil de production et leur productivité. En conséquence l'apport du secteur agricole aux exportations totales est passé d'environ 50% en 1980 à moins de 10% en 1990. Ceci explique pourquoi les résultats en terme de croissance du PIB obtenu durant la décennie 70 n’ont pu être maintenus et reproduits. [7]

Une agriculture en agonie

Le secteur agricole est livré à lui-même et rentre petit à petit dans sa phase de régression, montrant des difficultés à nourrir une population de plus en plus nombreuse (croissance agricole étant inférieure à celle de la population, diminution constante de la production per capita). Ce qui affecte d’une part, les relations Villes-Campagnes dues aux phénomènes migratoires et d’autre part, la balance commerciale. Les importations alimentaires occupent au fur et à mesure une part plus importante dans les importations totales et la couverture des importations depuis la décennie soixante (95%) n’a cessé de diminuer.

Du fait de sa faible productivité, l’agriculture de rente n’est pas parvenue à profiter pleinement de la hausse sur le marché international des cours du café – culture d’exportation faisant vivre plus de la moitié de la population des zones rurales – et l’agriculture vivrière s’est montrée incapable à satisfaire la demande globale de produits alimentaires dont le taux de croissance tournait autour des trois pour cent. A ce titre l’aide alimentaire avec toutes ses conséquences négatives sur l’économie paysanne comble une grande partie des besoins, principalement de ceux des couches urbaines. Cette aide, conjoncturelle au départ, est devenue structurelle, et renforce la dépendance et l’assistanat depuis la sortie de l’embargo de 1991-1994, imposé par la Communauté internationale.

Sur ces trois décennies la situation de ce secteur n’a pas changé, comme le montre la comparaison des différents bilans dressés et analyses sectorielles durant cette période[8]. Les éléments identifiés par ces bilans comme ces éléments caractéristiques et leurs conséquences peuvent ainsi se résumer : faiblesse de l’outillage ; absence de technologies agricoles ; manque d’encadrement ; difficulté d’accès aux ressources productives ; manque d’encadrement ; mauvaise gestion des ressources naturelles ; laxisme des dirigeants et inadéquation des politiques sont entre autres des éléments avancés pour expliquer l’aggravation de la crise qui affecte le secteur. Il en résulte le morcellement croissant des explications ; la déforestation, la baisse de la productivité et des revenus agricoles ; l’accélération de l’exode rurale ; la diminution des recettes agricoles et l’augmentation des niveaux d’insécurité alimentaire, pour ne mentionner que ces conséquences.

La détérioration des conditions alimentaires découle logiquement du traitement infligé au secteur agricole, comme l’exprime la faible part qui lui est attribué dans les différents budgets. Cette faible part dans les investissements publics explique le « désintérêt politique » pour le secteur – loin des discours de bonnes intentions. Les résultats obtenus témoignent du degré d’improvisation et de légèreté qu’ont fait preuve à la fois les experts internationaux et les décideurs politiques nationaux. Pas plus tard en 1986, on procédera à la libéralisation de l’économie dont les coûts payés par l’agriculture seront considérables à différents niveaux. D’un point de vue global, cette libéralisation n’a profité qu’aux importations alimentaires (plus de 30% des importations totales)[9] et a mis à rude épreuve l’agriculture locale de faible productivité, non protégée, face à celle des pays industrialisés, particulièrement celle des Etats-unis, subventionnée et hautement mécanisée. Les milliers de paysans-producteurs de riz et autres acteurs intervenant dans le secteur rizicole ont été les premiers à payer les coûts élevés de cette libéralisation non planifiée et mise en œuvre sans aucune protection. Ils se sont considérablement appauvris. Non seulement ils ne pouvaient soutenir la concurrence mais ils n’étaient pas non plus préparés à cette éventualité. Avec le recul, l’on constate qu’il en est de même pour les décideurs et gestionnaires de la politique. Aujourd’hui l’ensemble de la société subit les conséquences de ces choix politico-économique pris à la va vite et sans concertation. En 2006 encore, l’agriculture demeure le secteur le plus arriéré de l’économie nationale tant sur le plan économique que technique.

La mise en œuvre de stratégies de développement axées sur les exportations n’a pas contribué à améliorer le taux de croissance agricole. Loin d’en profiter, l’agriculture n’a pas décollé d’autant qu’il n’y a jamais eu de développement rural en Haïti. Elle n’a pas répondu en raison de rigidités structurelles, portant notamment sur l’accès aux ressources productives - ce qui a contraint de nombreux paysans-producteurs à abandonner leurs parcelles et à migrer vers les villes ou vers les pays voisins (essentiellement la République dominicaine et les Dom-Tom français). Alors qu’elle devrait être le moteur du développement,[10] l’agriculture est entrée dans une crise permanente qui résulte de l’effet combiné d’un ensemble de facteurs, historiques, structurelles et conjoncturelles mais surtout de mauvais choix politiques et d’un manque de soutien au secteur. Les conséquences sur l’environnement – diminution accélérée de la couverture forestière - et la pauvreté rurale ne font que traduire l’ampleur de cette crise.

La fin des plans de développement nationaux et libéralisation de l’économie haïtienne

Dès 1982, le pays met en œuvre une stratégie de développement concoctée par l’USAID et les institutions multilatérales de développement telles la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et la Banque interaméricaine de développement visant à la transformation de son économie. Cette stratégie, axée sur l’exportation, est conçue pour renforcer son intégration à l’économie internationale. Il s’agissait de réorienter les ressources productives, jusqu’alors consacrées au marché intérieur, à la production de produits et de biens destinés vers les marchés extérieurs. Suivant les arguments de théoriques du discours dominant, Haïti aurait à profiter des avantages comparatifs que lui procurent son abondance de main d’œuvre, son agriculture diversifiée, les possibilités de cultiver en toute saison et sa proximité des USA, pour exploiter le potentiel de l’agro-industrie et des industries d’assemblage. Cette stratégie tant par ses dimensions que par sa portée a marqué un tournant dans l’histoire du pays.[11]

Elle marque la fin des plans quinquennaux de développement élaboré à l’échelle nationale. Désormais, les stratégies et les politiques de développement d’Haïti sont élaborées en dehors du pays. Les responsables économiques sont directement supervisés par le FMI qui en plus de ses missions annuelles d’évaluation dispose d’un bureau de suivi rapproché local au sein de l’appareil de décisions (ministère des finances, banque centrale). Dès lors les autorités se sentent beaucoup plus responsables vis-à-vis des institutions multilatérales que de leurs mandants.

Malgré quelques transformations importantes subséquentes à la mise en œuvre de cette stratégie de développement, il faut noter que rien n’a été fait en parallèle en termes de mesures d’incitation et de protection pour renforcer et protéger l’économie et la production nationale, alors qu’elles devraient être des préalables par rapport au choix de développement effectué. Loin de protéger la production et les industries locales de la concurrence internationale à laquelle elles n’avaient pas les moyens à y faire face, les autorités ont ouvert brutalement l’économie du pays au tournant de 1986/87. A bien regarder, cette ouverture qui s’est révélée par la suite prématurée et mal inspirée, était nourrie par des considérations aussi bien politique qu’économique. Sur le plan politique, les gouvernants ont tablé sur une amélioration ponctuelle de l’accessibilité des couches populaires urbaines à une alimentation à bas prix notamment pour les produits de base : céréales, lait et sucre. Du point de vue économique, la chute des prix des produits vivriers locaux devrait accélérer le processus d’abandon des cultures vivrières érosives dans les montagnes et de revenir aux cultures pérennes d’exportation telles le café, le cacao.[12]

Les programmes d’ajustements structurels (PAS) se définissent comme un processus de réorganisation des structures productives pour assurer dans le cadre d’un marché mondial organisé selon les principes du libre-échange l’équilibre de la balance des paiements. Sur les vingt dernières années Haïti s’est engagée dans la mise en œuvre de deux programmes d’ajustements structurels à dix ans d’intervalle entre 1986 et 1996. Comme il est constaté dans beaucoup de pays du sud, ces PAS n’ont pas atteint les objectifs de départ et n’ont pas également permis au pays de retrouver la voie du développement envisagé.
La croissance per capita reste négative dans l’ensemble. Elle a décliné au rythme moyen annuel de 5,2 % entre 1985 et 1995. Déclin qui peut être apprécié en comparant l’accroissement annuel du PIB réel per capita entre les années 80 (-2,6% pour 1980-1990) et les années 90 (-2,8% pour la période 1990-1999). La balances des biens et services affiche un solde négatif continuellement en hausse et les investissements sont demeurés insuffisants et nettement en deçà des années 80. Par rapport à 1990, les déficits ont plus que doublé dépassant depuis 1995 les 500 millions de dollars US. Les ratios d'investissement au PIB, modeste avant 1990, de l’ordre de 13,3% durant l’intervalle 1967-85[13] a drastiquement chuté au cours de la période 1995-98 soit moins de 10% du PIB.

La libéralisation de l’économie haïtienne, brutale et aveugle, allait avoir des conséquences désastreuses sur les différents secteurs de production jusqu’à en modifier profondément la structure, loin d’apporter le dynamisme attendu, la relance annoncée des exportations. Elle a de toute évidence complexifier les problèmes structurels eu égard aux déséquilibres de la balance des paiements, aux déficits commerciaux dus à la chute des productions agricole et industrielle, à la faiblesse voire l’absence d’investissements productifs, à l’informalisation de cette économie. Sa dépendance accrue, le pays est devenu de plus en plus incapable à réagir aux différents chocs, internes et externes, qui l’atteignent. Les conditions de vie des différentes couches de la population se sont dégradées renforçant le processus d’appauvrissement. Le PNUD-Haiti[14], dans son Bilan Pays a noté que cette stratégie d’ouverture brutale de l’économie a causé de sérieux dégâts dans l’économie réelle et accentué sa vulnérabilité.
Le pays est passé d’une économie de production à une économie de consommation du fait de produits d’importation le plus souvent finis, ce qui représente un manque à gagner considérable en valeur ajoutée et en emploi. [… ] Cette libéralisation brusque, sans préparation, a entraîné l’économie dans un cercle vicieux : fermeture de nombreuses usines et ateliers et décapitalisation de l’agriculture; perte d’emplois, baisse des revenus et accélération des migrations; augmentation de produits importés; économie de consommation et de petit commerce; déficit extérieur; tendance excessive à la dévaluation de la monnaie locale; surévaluation de la gourde pour la stabilité et la recherche d’équilibres macro-économiques; quasi inexistence d’investissements privés; non incitation à la production et à l’exportation; manque d’intérêt de l’État pour les activités de reconversion dans des pôles; pauvreté de masse [...].

Pour faire face à cette vulnérabilité, les réponses ont varié suivant les catégories économiques. Les stratégies de survie adoptées par les différents groupes reflètent leur position sociale et économique, les ressources à leur disposition, qui à leur tour déterminent leur marge de manœuvre. D’un coté, la majorité de la population se livre à la débrouillardise pour gérer la pénurie, et rebondit à travers le secteur informel qui constitue une véritable soupape de sécurité sur le plan socioéconomique. De l’autre coté, comme le note A.lex Bellande[15], les "grandes familles", autrefois industriels, exportateurs de café ou banquiers, en sont maintenant réduites à disputer des parts de marché d’importation aux hommes politiques influents.

Au regard des résultats et de la lutte pour la survie les programmes d’ajustement structurel n’ont pas permis de rétablir les bases d’une croissance stable et durable comme promis. L’attention a été surtout accordée aux finances publiques, à la maîtrise de l’inflation et du déficit budgétaire qu’à la relance de la production, son amélioration et sa diversification. Loin de contribuer à une véritable intégration, les programmes de libéralisation, tels qu’ils ont été mis en œuvre, semblent avoir plutôt favorisé la marginalisation du pays et réduit sa part dans le commerce régional et mondial. La libéralisation encouragée s’est effectuée au détriment des exportations dont la part dans le PIB a chuté de plus de moitié passant de 27,2% en 1976-80 contre 12,2% en 1996-99 au profit des importations. Aujourd’hui les secteurs productifs ont totalement régressé et le pays souffre de l’asphyxie des importations. Que faire aujourd’hui ? La réponse est évidente. Elle est d’abord politique puis technique. Mettre en place des réformes adéquates qui correspondent au vrai besoin du pays, repenser les stratégies en fonction des finalités définies sur le plan national et qui prennent en compte les différentes composantes (idéologique, politique, sociales, …) et le contexte de la mondialisation actuelle.

Si les réformes, notamment économiques, demeurent plus que nécessaires, la marge de manœuvre des autorités nationales semble de plus en plus réduite. La mise en œuvre des programmes universels, contraignants, d’ajustement structurel a signé la démission économique des autorités, qui n’ont plus la main dans la définition des grandes lignes et objectifs qu’ils implémentent. Avec les PAS, il s’est produit une double substitution, comme le remarque G. Azoulay, qui exclut les décideurs politiques nationaux de leurs prérogatives de stratège et limitant leurs initiatives aux actions d’exécution et de surveillance.
La logique marchande de l’ajustement va se substituer à la planification du développement et à l’intervention de l’Etat. La logique de l’intégration au marché mondial et de la spécialisation selon les avantages comparatifs va se substituer à la logique du développement du marché interne et de la constitution des structures productives articulés[16].

Du rôle des ONG et des organisations religieuses

Le retrait de l’Etat, tel encouragé, par le discours dominant a profité aux organisations non gouvernementales et les organisations religieuses d’origine nord-américaine qui se sont multiplié à une vitesse record en Haïti. Elles ont quadrillé le pays et reparti le territoire entre elles suivant leurs intérêts et leurs capacité. Occupant tous les espaces laissés vacant par l’Etat, volontairement ou par incapacité, ces organisations ont mis en œuvre des projets touchant les secteurs économiques et sociaux, procédé à la mise en place d’infrastructure et entrepris l’organisation des populations rurales, et des catégories marginalisées au niveau urbain.

Si ces interventions sont dans l’ensemble justifiées, elles sont faites de manière anarchique, sans coordination de l’Etat, du fait de sa faiblesse. Elles ont conduit au développement de l’assistanat et de dépendance des régions et catégories bénéficiaires vis à vis de ces ONG. La dépendance est telle que toute interruption de leur assistance financière entraîne une baisse des revenus et la dégradation des infrastructures mise en place qui fort souvent sont de piètre qualité. Les résultats sont dans l’ensemble très lents et présentent un caractère éphémère en raison du manque d’efficacité des projets qui sont implémentés au bon vouloir des bailleurs et de leurs relais. D’autres éléments expliquent la stérilité de ces projets, dont le principal reste la mise à l’écart des bénéficiaires dans leur formulation.

Si la présence des ONG permet un accroissement des revenus des paysans, il est à déplorer que celui-ci reste tout à fait éphémère et fonction de la durée des projets. En dépit de leur importante contribution, le développement de ce pays ne saurait se reposer sur les activités de ces organisations dont les différents projets se révèlent nettement insuffisants à favoriser les transformations sociales et économiques attendues. D’autant aussi que ces objectifs de développement n’ont été que greffés à leurs objectifs humanitaires. Ces organisations se sont vu confier de nouveaux rôles pour lesquels elles n’étaient pas préparées. Il a fallu une certaine recomposition pour intégrer leurs nouvelles charges avec toutes les conséquences que cela a impliquées.

L’absence d’un cadre cohérent de développement n’a pas permis d’intégrer les interventions de ces organisations qui devraient être complémentaires à celles des pouvoirs publics. L’incapacité de ces derniers accentuée par la politique de l’Etat minimum appliquée dans le cadre des directives du Consensus de Washington, qui couplée à leur « nature prédatrice »,[17] expliquent en partie l’échec du développement agricole et de là celui des tentatives d’industrialisation.

L’échec des stratégies de développement centrées sur l’exportation

Pour le moins que l’on puisse dire, c’est que la libéralisation de l’économie haïtienne n’a pas freiné son déclin. Les politiques de libéralisation n’ont apporté aucune dynamique de développement. Elles semblent avoir beaucoup contribué à anéantir les secteurs productifs du pays (démantèlement des entreprises publiques, affaiblissement du secteur agricole et agro-industriel), multiplier la pauvreté et accentuer les inégalités. S’il était certainement nécessaire de rationaliser et de libéraliser le régime commercial, il est également évident que sa célérité, sa généralisation à tous les secteurs n’était pas la panacée face aux distorsions des décennies antérieures.[18] En dehors de quelques pressions externes émanant de négociateurs multilatéraux et marchandages politiques, les différents gouvernements haïtiens ont opposé peu de résistance aux mesures d’ouverture totale d’autant que leur mise en place garantissait à ces gouvernements en place l’accès à certains crédits internationaux. Ces mesures participent de l’échec de toute un modèle axé prioritairement sur l’extérieur, contestable et contesté.

Les producteurs-paysans ont été les premiers à contester ce modèle de développement comme l’ont montré les recherches effectuées sur l’histoire agricole au point qu’ils ont été traités d’arriérés et de réfractaires aux changements.[19] Ils ont mis en échec aussi bien l’oligarchie agro-exportatrice que les experts stratèges des agences bilatérales et multilatérales de développement qui voulaient étendre les cultures d’exportations. Faisant fi des grandes plantations, ils ont préféré s’adonner à la production vivrière sur laquelle ils contrôlent plus ou moins les mécanismes de commercialisation. L’abandon des cultures de rentes se justifie par les rigidités et les distorsions de ce sous-secteur dont les principaux bénéficiaires restent l’Etat, l’agro-exportation réalisant des taux de profits d’environ 25% et les intermédiaires. Ce manque d’emprise peut être observé par la baisse de 30% dans la part revenant aux paysans producteurs dans le prix FOB du café qui est passée de 72% en 1950 contre 48% en 1980. Ainsi ils ont refusé cette stratégie dont ils étaient les premières victimes.

Tout s’est fait au détriment du secteur agricole en général et de la production vivrière locale en particulier en dépit des opportunités économiques qui devraient encourager sa croissance. Ce secteur, colonne vertébrale de l’économie nationale, manifeste peu de dynamisme. Les structures agraires inégalitaires ont toujours été et demeurent à la base des tensions sociales et des revendications paysannes. L’accès aux ressources productives demeure nettement insuffisant et malgré les tentatives de réformes agraires en cours depuis environ cinq années il n’y a eu aucun changement radical des structures foncières et des rapports de production. L’Etat n’a jamais assumé le coût financier de la modernisation de l’agriculture. Cette attitude démontre l’orientation extravertie du développement économique d’Haïti imaginée et imposée par les bailleurs de fonds et ne fait que perpétuer consciemment le développement du sous-développement.[20]

Ce modèle de développement axé sur les exportations, renouvelé à travers les mesures de libéralisation des deux PAS, n’a fait que renforcer la dépendance du pays, fournisseur de produits primaires et de matières primaires et par voie de conséquence enfoncer davantage les pauvres dans la pauvreté. « L’un des principaux inconvénients pour les pauvres du modèle de développement axé sur l’exportation est que la dépendance vis-à-vis du marché international conduit au maintien de bas salaires tout en rendant la population tributaire de ka consommation de produits d’importation coûteux et à des fluctuations incontrôlables de la demande et des prix des produits haïtiens. »[21]

A un autre niveau, on peut poser le problème de la légitimité des politiques stratégiques. Ces politiques, élaborées de l’extérieur par des experts expatriés appartenant aux pays industrialisés, n’ont jamais été discutées au niveau national. Ces experts, basés le plus souvent à Washington, nous rappelle Fred Doura, gèrent l’économie, les projets d’investissements et les dépenses sociales du peuple haïtien qui a perdu, à l’instar des autres peuples du Sud, le contrôle de ses politiques économiques.[22]

Repenser les stratégies de développement

Sur longue période l’ensemble des indicateurs va dans le sens d’une détérioration accélérée à la fois de la situation économique, politique dont les conséquences sur le plan social et environnemental ne sont plus à démontrer. Cette dégradation économique et politique génère une paupérisation à grande échelle qui semble échapper aux preneurs de décisions. Dégradation inquiétante quand nous savons que les éléments de solutions ne semblent pas à la portée de main des décideurs nationaux. L’idéal serait de chercher à améliorer cette situation, mais faudrait-il la stabiliser d’abord. Ce qui exige une discipline et une réussite peu communes qui font défaut pour l’instant. La situation d’Haïti semble être compliquée par le fait qu’il n’existe pas de solutions rapides à ses nombreux et épineux problèmes structurels. Au vu de la situation sur ces dix dernières années, l’on peut se demander si les objectifs prioritaires et fondamentaux ne doivent pas se tourner vers la résorption du marasme actuel tout en se concentrant sur les solutions structurelles à apporter pour améliorer la capacité productive du pays, corriger les distorsions et les déséquilibres profonds de manière à ce qu’il puisse profiter adéquatement du commerce international?

Dans la mesure où les politiques de développement à appliquer en Haïti ne remettent pas en question son intégration dans l’économie mondiale – autrement dit la manière qu’on veut l’intégrer, son rôle périphérique et subalterne dans le processus de mondialisation en cours ainsi que sa spécialisation inégale, elle ne peut qu’être marginalisée. Et cette marginalisation qui se fait suivant un rythme croissant – encouragée par les impasses politiques répétitives – concourt en plus d’affaiblir sa position sur la scène internationale à augmenter le degré de sa vulnérabilité. Pourtant les pistes existaient déjà, elles ont été seulement ignoré, et il ne semble pas trop tard pour y revenir. Dewind et Kilnley III[23] soulignaient qu’,
Une stratégie de développement économique axé sur le marché intérieur permettra à la population haïtienne de satisfaire ses besoins en produits alimentaires de base et pour un certain nombre de produits manufacturés. Haïti devra cependant continuer à produire pour l’exportation, mais il faudra que les industries d’exportation soient subordonnées à la satisfaction des besoins nationaux. En organisant ces industries pour qu’elles complètent et soutiennent, au lieu de dominer l’économie nationale, Haïti se protègera davantage des fluctuations du marché international et évitera de se laisser enfermer dans une pauvreté perpétuelle par la dépendance et la concurrence internationale.

Aujourd’hui il y va de la nécessité de (re)définir de nouvelles stratégies et politiques de développement par les haïtiens eux-mêmes en tenant compte de l’environnement international où les Institutions de Bretton Woods (IBW) et l’OMC s’érigent en garants du système économique mondial, à définir les priorités, le rôle des différents secteurs dans l’objectif d’un développement social et économique durable, à améliorer les capacités de l’Etat, à le rendre fort, c'est à dire en mesure de faire respecter les règles et décisions établis par les gouvernements. Comment lier ce besoin de stratégie globale à celle de la réduction de la pauvreté ? Les cadres stratégiques actuels de lutte contre la pauvreté qu’exigent les IBW permettent-ils de contester la stratégie en place ? d’établir d’autres alternatives ? Suffisent-ils pour mettre en place les préalables nécessaires pour sortir de l’engrenage de la pauvreté généralisée qui ronge le pays ? ces cadres offretalternative? Comme le plaide Doura[24], ne s’avère-t-il pas important, voire primordial après deux cents années d’existence, de créer enfin un nouvel Etat haïtien susceptible de prendre des décisions au profit du plus grand nombre dans l’intérêt national, de procéder à une nouvelle répartition des richesses nationales ? Rappelons ces propos de Zaki Laidi, à propos de la Banque mondiale et qui peut être extrapolé aux autres instituions multilatérales : La banque mondiale peut être un formidable compagnon sur la route escarpée de la réforme économique. Le tout est de ne pas la confondre avec un guide pour non-voyants[25].

Le plus important actuellement est que les pouvoirs publics haïtiens doivent prendre leur responsabilité pour remédier au déclin économique du pays et orienter le développement du pays sur de bonne base et dans la concertation avec les différents acteurs. Cette responsabilité passe par la restauration de l’autorité de l’Etat sur les grandes questions, telles que les rôles de l’Etat et des acteurs non-étatiques intervenant dans le champ du développement, les politiques économiques, la réduction de la pauvreté et des inégalités, la redistribution des richesses nationales, l’environnement, etc.-, dont ils doivent pouvoir apporter des éléments de réponse. L’histoire du développement est riche d’enseignements sur les succès et les échecs, ce qui peut être fait, ce qu’on ne doit pas faire.


P. P. Lundy


* Texte élaboré en 200. Quelques modifications et arrangements ont été apportés à la présente version Eté 2006
** Diplômé de l’Université d’Etat d’Haiti et de l’Université de Genève.
[1] Anglade Georges, Atlas critiques d’Haïti, Centre de recherches caraïbes de l’Université de Montréal, Montréal, p. 71.
[2] Voir K. Delince, L’insuffisance de développement en Haïti. Blocages et solutions. Pegasus Book, Plantation, Floride, 2000 ; F. Doura, Haïti- Plateau central. Société, économie et paysannerie. CIDIHCA, Montréal, 1995 ; Y. Saint Germain
[3] A titre d’exemple, une mission du FMI au début de l’année 1981 constata la disparition de US$ 16 millions durant les trois premiers mois, que le Président Duvalier a fait transféré sur ses personnels US$ 20 millions et que la Banque centrale devrait fournir une allocation mensuelle de 100 000 dollars à Michelle Bennett la première dame. Cf. Haiti Family Business, Latin American Bureau, London, 1985, p. 51.
[4] Selon le Latin American Bureau, reprenant les données de la Banque mondiale, sur une population estimée à 6 millions d’habitants, environ 24 000 personnes possédaient 40 % des richesses du pays. 44% du revenu national allait à seulement 1% de la population. ibidem.
[5] Les exportations de ces industries ont passé de 6,1 millions de dollars en 1971 contre 76 millions en 1980
[6] Caprio Giovanni, « Economie et Société (1970-1988) », La République Haïtienne. Etat des lieux et perspectives, Barthélemy Gerard, Christian Girault, (dir.) Karthala, Paris, 1991, p. 278.
[7] « During the 1970s, Haiti grew consistently at annual rates between 5 and 7 percent. This growth came largely through private sector dynamism in exports of agricultural crops and assembly manufactures, supported by public sector investment in infrastructure » Banque mondiale, Haïti : The challenges of Poverty, Report No. 17242-HA, Volume I, 1998
[8] Voir l’étude en trois tomes, Paysans, Systèmes et Crises, FAMV, Port-au-Prince, SACAD, Paris, 1993 ; USAID, 1982
[9] Cnuced, Les pays les moins avancés. Rapport 2002. Nations Unies, New York, Genève, p. 148.
[10] Ecolier on apprenait dans les manuels de géographie et jusqu’à maintenant on le répète, « Haïti est un pays essentiellement agricole ».
[11] Dewind Josh, David Kenley, Aide à la migration. L’impact de l’assistance internationale à Haïti. Cidihca, Montréal, 1988, p. 41.
[12] Bellande Alex, « Haïti : paysannerie et pays aux abois. Les difficultés de reproduction d’un modèle » Dufumier Marc (dir.), René Dumont, Un agronome dans son siècle, Karthala, INA-PG, Paris, 2002, p. 182.
[13] BANQUE MONDIALE, Haïti : The challenges of Poverty, Report No. 17242-HA, Volume I, 1998
[14] Pnud-Haiti, Bilan commun de pays, Port-au-Prince, 1999.
[15] Bellande Alex, « Haïti : paysannerie et pays aux abois. Les difficultés de reproduction d’un modèle » Dufumier Marc (dir.), René Dumont, Un agronome dans son siècle, Karthala, INA-PG, Paris, 2002, p. 179.
[16] Azoulay Gerard, Les théories du développement. Du rattrapage des retards à l’explosion des inégalités. Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2002, p. 242.
[17] Voir, Lundahl Mats, « Les forces économiques et politiques dans le sous-développement en Haïti » Les transitions démocratiques, Hurbon Laennec, dir., SYROS, Paris, 1996, pp. 243-255.
[18] Pour une vision d’ensemble voir : Cnuced, Développement économique en Afrique. De l’ajustement structurel à la lutte contre la pauvreté. Qu’y a-t-il de nouveau ? Nations Unies, New York, Genève, p. 37.
[19] Voir Paysans , systèmes et crises, op. cit.
[20] Doura Fred, Haïti- Plateau central. Société , économie et paysannerie. CIDIHCA, Montréal, 1995, p. 233.
[21] Dewind & Kenley, Ibid., p. 179
[22] Op. cit., p. 241.
[23] Op. cit., p. 183
[24] Op. cit. p. 436.
[25] LAIDI Zaki, Enquête sur la Banque mondiale, Fayard, 1989, p. 346.